L’Absence d’oiseaux d’eau – Emmanuelle Pagano

Emmanuelle Pagano: une auteure dont j’ignorais l’existence. Une femme comme vous et moi, sans prétention, sans intellectualisme barbant. Et le témoignage d’une histoire d’amour passionnelle et destructrice: L’Absence d’oiseaux d’eau.

Le ton est donné dès la quatrième de couverture: « des lettres envoyées, des réponses reprises… » Emmanuelle Pagano a entretenu une relation épistolaire, sentimentale, amoureuse, sexuelle et enfin solitaire, de nouveau épistolaire, avec un homme, un écrivain, qui, une fois parti, a emporté son courrier, ses réponses. Par pudeur ou abandon. Emmanuelle Pagano nous livre ici une partie de cette aventure, sa partie. Il s’agit donc d’un roman épistolaire à une voix, une seule voix, qui se fait écho à elle-même à la fin, quand l’homme ne daigne même plus y répondre.

Divisé en trois partie, nous pouvons suivre l’évolution de cette relation si particulière… Les premières lettres, l’approche, la naissance d’un projet littéraire, d’une perspective amoureuse. Puis, le concret, les rencontres physiques, les premiers ébats, les fantasmes, la passion. Enfin, la chute, la fin de cette histoire qui laisse l’auteure seule, sur le carreau, désespérée par l’absence de l’être aimé, en proie à des fantasmes toujours plus forts, toujours plus exaltés, mais auxquels rien ne répond que le sifflement du silence.

Pour lire ce roman, il faut être prêt. Prêt à entrer en interaction avec le monologue intérieur de l’auteure, prêt à pénétrer l’intimité d’une passion amoureuse. Emmanuelle Pagano est une femme libre. Mariée, maman de trois enfants, elle affiche son amour adultère sans complexe.

« Pourquoi? Je suis mariée et tu le sais. Je vis avec lui, je mange avec lui, je parle avec lui, je dors avec lui. »

Crescendo, au fur et à mesure que la relation avec son correspondant épistolaire évolue, l’auteure nous dévoile une sexualité débridée exacerbée et désinhibée où le sexe pour le sexe est décrit avec une crudité désarmante, dérangeante ou palpitante – selon le lecteur que l’on est! Je pense notamment à la scène du tramway, à la fois impudique et sensuelle. Emmanuelle Pagano se livre à corps perdu dans les bras de cet homme, et sous les yeux de ses lecteurs dans des tableaux aux traits francs, à la griffe profonde, au sang chaud.

« Je sais comment je te tiens, par les mots et par le sexe. Il n’y a pas autre chose pour toi. »

Mais, la femme libre et libérée est aussi une femme ultra sensible, et sa perdition, à la fin du roman, délivre un pathos touchant. J’avais envie de consoler sa solitude, son dépit. Pour cela, l’écriture en introspection est un aboutissement. Nous nous sentons, nous lecteurs, nous voyeurs le temps de 260 pages, terriblement concernés.

Enfin, ce que j’ai particulièrement apprécié dans cet ouvrage, c’est la mise en abyme du processus créateur, l’envers du décor, l’émotion littéraire liée à la création, à l’écriture. Il est une citation que j’ai relevée et dont je pourrais m’approprier chaque mot:

« Je ne veux pas écrire avec une fleur dans les cheveux, je voudrais écrire comme on mord dans la viande, avec des dents et de la faim, avec du sang et du désir. »

Au final, nous avons, dans L’Absence d’oiseaux d’eau, un tandem littéraire, où seule Emmanuelle Pagano pédale. L’autre voix, l’homme, se dresse derrière comme une ombre. Parfois, certaines scènes mettent de la lumière sur lui, sur des parties de son corps, toujours présentées avec une force virile indestructible. Bouche, mains, yeux, nuque, sexe, ce sont toujours les mêmes éléments corporels qui reviennent, en boucle, avec le leit-motiv de l’eau, des poissons, des oiseaux d’eau. Une sorte de métaphore filée, du début à la fin du roman, où l’auteure et son correspondant fantôme, humides et animaux, s’ébroueraient sans pudeur.

« Oui c’est n’importe quoi notre histoire, on ne tient pas en place, on voyage, on ne se fixe plus, on change sans cesse de paysage et de corps. On n’est plus un homme et une femme, on se transforme en plage, en vallée, en rivière, on se disperse, on se disloque, mais toujours dans les bras l’un de l’autre, toujours ensemble. On est ventre contre épaule, une main tenant le pied de l’autre, une bouche ouverte dans le dodu d’un mollet. On est sens dessus dessous. On est à l’envers. C’est du n’importe quoi, mais du n’importe quoi qui fait sens. »

Un beau roman en somme, qu’il faut réussir à lire sans rougir, entre adultes consentants. Le summum, d’ailleurs, serait d’entendre Emmanuelle Pagano le lire de sa propre voix. Un jour, peut-être?

L’Absence d’oiseaux d’eau, Emmanuelle Pagano, chez Folio, 260 pages.


2 thoughts on “L’Absence d’oiseaux d’eau – Emmanuelle Pagano

  1. Personnellement, j’ai été assez déçue par ce roman : je n’étais pas prête à le lire sans doute. Je m’attendais à un duo, même à une seule voix, à deviner la seconde, à un couple, mais ce ne fut pas le cas du tout : cet amour à sens unique, qui partait du vide pour y retourner ne m’a pas convaincue. Je n’ai pas su y ressentir la passion.
    Par contre, je reste curieuse de lire cette auteure dans une autre œuvre qui, je l’espère, me plairait davantage.

    • En effet, je n’ai quasiment jamais deviné ou tenté de deviner la seconde voix de cet échange épistolaire. La seule voix de E. Pagano m’a suffi pour apercevoir la passion et la souffrance de trop aimer. En revanche, de là à assimiler ce roman aux Liaisons Dangereuses de Laclos, comme je l’ai lu sur un autre blog, je suis plus sceptique! Il n’y a pas du tout le même aboutissement de technique littéraire.
      Le fait qu’il n’y ait qu’une seule voix entretient un flou fictionnel qui me plait… Après tout, peut-être est-ce inventé de toute pièce?

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