Mes flâneries musicales

Le programme des Flâneries musicales de Reims est toujours hyper intéressant, mais cette année, il me tape vraiment dans l’oeil.

Outre le charme des concerts en plein air, en entrée (souvent) libre, dont l’apogée reste d’année en année le concert pique-nique du parc de Champagne (cette année assurée par Roberto D’Olbia… Il y a dix ans, c’était Bumcello, je m’en souviens encore!), je trouve que 2012 mise sur les concerts d’intérieur, dynamités par des lieux d’exception.

Mon parcours pourrait bien commencer par le choeur orthodoxe bulgare à l’église St. Nicaise (magnifique église… où mon fils a reçu le baptême), pour se terminer au parc de Champagne un mois plus tard, en passant par la harpe de Marielle Nordmann au Champagne Ruinart, et les multi percussions de Jean Fessard à l’Eoline.

Mon ravissement pointe du doigt plusieurs spectacles qui lient musique et littérature: j’ai le sentiment que la récitation est en vogue… Et ce n’est pas pour me déplaire!

François Castang sévit à plusieurs reprises: avec le violon d’Amanda Favier « De Venise à Venise, itinéraire d’un violon gâté », ou encore avec le piano d’Emmanuel Strosser, entre Satie et Debussy, et enfin avec la Maîtrise de la cathédrale de Reims, pour une représentation de « Pierre et le loup » qui doit valoir le coup d’oeil.

 

Je suis très enjouée à l’idée de ces spectacles que je vais pouvoir partager avec mon musicien de mari, mais aussi avec ma fille, de plus en plus ouverte, à six ans, à ce type de manifestations culturelles.

Enfin, il est un spectacle que je ne louperai pour rien au monde, et pour lequel j’ai déjà réservé mes deux places, c’est celui qui se déroulera au Manège, le 27 juin… « Chopin, l’âme déchirée », la rencontre artistique de Jean-Philippe Collard et de Patrick Poivre d’Arvor… Force et finesse, musique et lettres, piano et poèmes: de quoi nous ravir, mon mari et moi, jusqu’à la lie!

Et vous? Qu’irez-vous écouter?

Les affligés – Chris Womersley

J’ai reçu au début du mois une nouveauté Albin Michel signée Chris Womersley, auteur australien: Les Affligés.

Les Affligés, ou le roman sur la guerre, et les dégâts qu’elle entraîne sur les gens, les familles… Les Affligés, ou l’histoire d’un crime impuni, tombé dans l’oubli du temps qui passe et de la fuite d’un des protagonistes.

Quinn Walker revient de la guerre en 1919, en Australie, dans son village natal décimé par la grippe espagnole. La dernière fois qu’il en a foulé le sol, il avait une petite quinzaine d’années, et il venait de découvrir le cadavre de sa soeur. Depuis, le temps a passé, il a endossé le rôle de coupable fuyant auprès de tous, et les autorités l’ont même cru mort à la guerre.

Or, il revient. Il ne revient pas nécessairement pour faire justice, pour clamer son innocence. Il revient pour le besoin de retourner aux sources après avoir vu les horreurs de la guerre, après avoir été blessé, gazé.

Campé dans la forêt, il fait des rencontres inopinées qui le pousseront à accomplir sa destinée, pour venger l’honneur de sa soeur.

Je ne dirais pas que ce roman se lit comme du petit lait: je l’ai trouvé long, languissant. Mais je pense avoir été perturbée par l’atmosphère. En effet, Quinn est un héros dérangeant, qui impose ses souffrances aux lecteurs sans retenue. Il porte son fardeau de vie, et nous le portons avec lui. Quand il tousse, asphyxié par les gaz, nous toussons avec lui. Et quand il prend la main de sa mère, enfouie au fond de son lit, nous avons peur avec lui que cette main soit déjà froide.

J’ai trouvé la rédaction d’un grand réalisme, ne laissant aucune issue aux lecteurs. Les tableaux se succèdent, sans grande surprise, avec fatalité: la situation finale est vite palpable, mais le coeur de l’ouvrage ne réside pas dans la solution du roman. J’ai trouvé plus d’intérêt dans les monologues intérieurs du personnage et dans ses rendez-vous secrets avec sa mère, malade, entre raison et déraison. Certains passages sont d’une beauté ravissante.

Alors, Les Affligés est certes un roman que j’ai trouvé long… qui me lassait par moments… mais qui laisse une forte empreinte dans notre parcours de lecteur, allez savoir véritablement pourquoi… Peut-être par la force des personnages (c’est du moins mon élément de réponse!)… Quelle sera votre opinion?

Les Affligés, Chris Womersley, 320 pages, Ed. Albin Michel, paru le 3 mai 2012.

Emilie et une nuit – Marie Niederlender

Quand les éditions du Poisson Soluble se tournent vers les adultes, elles deviennent Poisson Dissolu, et c’est un régal… Cocasse, espiègle, l’ouvrage qui vient de paraître sous cette nouvelle effigie devrait ravir les femmes qui n’ont pas peur d’être coquines.

Emilie a été petite fille, jeune fille et est désormais femme. Depuis sa tendre enfance, ses nuits se suivent mais ne se ressemblent pas. Passer de l’ours en peluche à l’amant professionnel du Kama-Sutra, ça ne s’improvise pas: il faut grandir, grandir beaucoup entre les deux!

Marie Niederlender nous offre un petit écrin d’espièglerie tendre et enrubanné, au fil des nuits d’une femme, d’une femme ordinaire et décomplexée. En le dédiant à ses amants, l’auteure représente toutes ses lectrices qui connaissent, elles-aussi, les aléas d’une vie intime que nous souhaiterions constante et idyllique.

Or… Un amant, puis un autre… Un fougueux, un médiocre… Un sérieux, un bébé… Des nuits blanches de maîtresse aux nuits blanches de maman, la frontière est si mince!

Illustré comme un album pour enfant, Emilie et une nuit nous emmène, le temps d’une brève lecture, au pays coquin des adultes où rien n’est simple… Et si finalement nous n’étions pas mieux servies que par nous-mêmes?

Noces de sel – Maxence Fermine

Aujourd’hui, Albin Michel sort en librairie un nouveau roman gracieux et fort: Noces de sel, de Maxence Fermine.

Noces de Sel, ou l’histoire de l’amour impossible revisité et pacifié.

Valentin aime Isoline. Mais Jean, le père d’Isoline, ne l’entend pas de cette oreille. A Aigues-Mortes, les jeunes filles épousent le prétendant choisi par leurs pères.
A Aigues-Mortes, aussi, il y a les taureaux, les corridas, les raseteurs, les carrières de sel, les secrets de familles, la fête. Un mariage organisé et une déception désespérée.

Maxence Fermine nous livre ici un roman brûlant, où l’air est rare, où le sol incendie nos plantes de pieds, où seul le galop des chevaux camarguais rompt le silence du village à l’heure de la sieste… Un livre qu’on ouvre à un moment donné, et qu’on ne ferme que lorsqu’il est lu.

« Tandis que le guitariste, imperturbable, continuait à scander le flamenco, Valentin se mit lui aussi à frapper dans ses mains. La gitane lui souffla à l’oreille: « Donne-moi ta main. Je vais te lire l’avenir. »"

Noces de sel réécrit avec habileté le mythe de l’amour impossible, torturé, éprouvé. Comme Roméo et Juliette, ou Tristan et Yseult, ce roman aurait pu être intitulé Valentin et Isoline. Le fatalisme de l’amour déchu est clairement signifié dans la soumission d’Isoline et dans le désespoir suicidaire de Valentin. Rien ne manque pour que la recette soit réussie: Noces de sel nous transporte dans un pathos révolté et assumé, mais jamais excessif. Tout est légitimé dans une juste mesure, comme apaisé par le climat contextuel et typique de la région des Saintes-Marie-de-la-Mer.

« Il embrassa ses yeux, son nez et ses lèvres. Sa peau avait un goût salé, comme un corps nu émergeant de la mer. Il lécha le sel, puis libéra la chevelure de son ruban. »

C’est ainsi que tout lecteur pourra, à sa guise, s’identifier au solaire Valentin, à la fragile Isoline, au torturé Jean Fontanès, entre autres. Les personnages irradient et possèdent un pouvoir de séduction qu’il est rare de trouver aussi abouti dans un roman.

« Son visage de jeune homme semblait taillé à la serpe. »

Au delà de sa grande crédibilité littéraire, ce court roman forme une parenthèse torride et taurine dont il ne faut résolument pas se passer.

 

Noces de sel, de Maxence Fermine, Ed. Albin Michel, 117 pages, en librairie le 2 mai 2012.

Seulement 24h dans une journée?

Oui, seulement 24h dans une journée, et pourtant tellement de choses à accomplir.

Le quotidien d’une Mompreneur n’est pas forcément de tout repos. Du coup, tout n’est qu’une question de priorité, et sans dire que ce blog est le dernier de la liste, il est évident qu’il n’est pas non plus le premier.

Il faut composer…

Au jour d’aujourd’hui, j’ai:

  • des commandes de communiqués de presse à la pelle
  • une commande de rédaction de contenu web (gros projet!)
  • une commande de discours de mariage
  • deux commandes de dossiers de presse
  • une intervention dans un atelier d’écriture pour adultes
  • un partenariat avec Albin Michel pour des chroniques exclusives
  • trois élèves de français qui passent le bac dans 1 mois 1/2
  • un roman en cours d’écriture
  • un recueil de nouvelles en cours également… (forte hausse d’inspiration ces derniers jours…)

Alors, comme je ne suis pas Shiva et que je n’ai pas non plus le don d’ubiquité, je priorise.

Tout ça pour dire: ne vous inquiétez pas si vous me voyez moins sur le blog. J’y serai pour honorer mes chroniques Albin Michel et La Société des écrivains (dont certaines s’annoncent passionnantes), et entre chaque… ma plume caracolera ailleurs.

Que voulez-vous? A défaut d’être la rançon du succès, c’est pour l’instant la rançon du travail et de la reconnaissance! Et j’en suis heureuse…

Chaque jour, un cliché #5

Cette semaine, sur Esperluette, nous avons pris le large, en long et en travers:

  

Lundi, retour d’un week-end ardennais, isolé…

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Mardi, cueillette de fleurs, pieds bottés.

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Mercredi, Eric-Emmanuel Schmitt, rencontré.

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Jeudi, potion pour attraper les licornes, enchantée.

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Vendredi, les vacances dignement fêtées.

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La semaine prochaine, Esperluette se met au vert et aux galettes de beurre.
Rendez-vous à partir du 30 avril, pour de nouvelles chroniques lettrées!

Eric-Emmanuel Schmitt: du partage à la confession

Je l’ai répété des dizaines de fois sur ce blog, sur Facebook, je l’ai tweeté à en perdre haleine: mercredi 18, j’ai pu assister à une conférence d’Eric-Emmanuel Schmitt, organisée par la CCI de Reims-Epernay, Créer au Féminin (merci Pauline!) et animée par Gérard Lemarié.

Que dire? Par où commencer? Il est évident que pour une jeune écrivain en herbe telle que moi, rencontrer un auteur établi au talent reconnu et incontestable relève du rêve flirtant avec la réalité.

Mon cartable de cuir brun rempli de ses romans et d’un cahier de notes, j’arrive bien en avance: hors de question de laisser ma place à qui que ce soit. Je suis fébrile et impatiente, j’ai conscience de la chance que représente cette expérience.

Quand messieurs Schmitt et Lemarié entrent dans la salle, remplie progressivement de femmes, de femmes et encore de femmes (mises à part deux-trois taupes exceptions, que je ne nommerai pas… ;) …), ce n’est pas de l’érudition brute qui entre, c’est de la simplicité. Je découvre un Eric-Emmanuel Schmitt sûrement aussi fébrile que moi à l’idée de parler devant une assemblée de femmes « triées sur le volet » comme il le dit. Il nous parlera ensuite de ses grands pouvoirs d’empathie et d’imagination qui le poussent à entrer dans l’esprit des personnes qu’il rencontre, et je comprendrai alors mieux ce regard perçant et fort qui traversa la salle à plusieurs reprises avant le début de la conférence.

De suite, nous entrons dans le vif du sujet: La Femme au Miroir. Face à quarante femmes, il ne pouvait nous parler d’autre chose…

Comment un homme peut-il aussi bien écrire sur et pour les femmes? Par l’empathie et l’imagination, utilisées comme une faculté et un mode de connaissances…

En quoi les trois femmes du roman, Anne, Hannah et Anny, rejettent-elles la vie des hommes? Car elles refusent leurs destins déjà tracés…

Et comme chaque personnage de romans d’Eric-Emmanuel Schmitt, elles vont rencontrer un élément déclencheur qui va les aider à briser leurs destins tracés. Est-ce du fatalisme? Pas nécessairement, car leurs vies sont changées par la rencontre. Comme l’a dit Nietzsche « Le monde est profond, et plus profond que ne l’a pensé le jour. » Les rencontres qui se situent sur le chemin des personnages d’Eric-Emmanuel Schmitt créent un avant et un après. Dans notre quotidien, nous avons l’illusion de savoir ce que nous voulons, ce vers quoi nous avançons, mais il n’en est rien: il faut savoir capter les signes.

Et les femmes sont-elles plus sensibles à ses signes? Sûrement, car les femmes sont plus pointues et plus analytiques.

Et comment Eric-Emmanuel Schmitt arrive-t-il à ce degrés d’analyse proprement féminin? En étant un écrivain qui accepte d’être envahi par ses personnages, un écrivain qui accepte de prendre le risque d’être dans un état d’imposture, et de le quitter ensuite.

Les trois femmes du roman sont en marge de la société, chacune à son époque. Qu’en est-il de leurs sentiments d’exclusion, de solitude? Elles réussissent à s’en échapper. L’une par la religion, l’autre par la psychologie, la dernière, ce « corps envahi », par la chimie. Mais de toute façon, vivre et aimer, n’est-ce pas guérir de la solitude? Il s’agit de questions théoriques qui demandent des réponses pratiques. Et ces mécanismes sont très complexes.

Et ce rapport à la nature? A quoi est-il dû? Au personnage de la femme, tout simplement… (NDLR, mais pas seulement, la nuit dans le désert y est certainement pour quelque chose…)

Enfin, Eric-Emmanuel Schmitt aurait-il pu écrire un Homme au miroir? Et bien, le non est catégorique. Le miroir n’est le symbole que de la femme, de la condition féminine, exclusivement. Une femme a le souci de sa conformité aux yeux du monde, elle cherche à se rassurer par le biais du miroir, et ce n’est donc plus une expérience de l’intimité mais de l’extimité. A travers le miroir, la femme ne veut pas se voir elle, elle veut voir ce que voient les autres.

S’ensuivent un échange riche et bon-enfant entre l’homme de lettres et les femmes présentes. Des félicitations, des remerciements, des « Tout comme vos personnages cassent leurs destinées par une rencontre, est-ce Mozart qui fut l’élément déclencheur de votre vie d’écrivain ? (cf. Ma vie avec Mozart) » et des « Pourriez-vous nous raconter votre fameuse nuit dans le désert? »

Eric-Emmanuel Schmitt se livre sans retenue, son enfance, son adolescence difficile, sa rencontre avec le sublime de l’art, sa nuit mystique lorsqu’il se perdit dans le désert. Nous découvrons un homme riche émotionnellement, intellectuellement, humainement: son discours m’apaise, me ravit et m’encourage à continuer mon propre chemin jalonné de croyances mystiques.

Enfin, l’auteur nous fait l’honneur de lire, durant dix minutes, un extrait de son roman La Femme au miroir, celui d’Anne de Bruges et le loup. L’émotion est forte, et surtout, l’écriture prend une étoffe rare, que l’on ne peut observer que dans ces moments de grâce, ces moments où la voix de l’auteur reprend le texte que sa main a écrit quelques mois plus tôt. Il semble qu’il puisse le lire par coeur tant les mots résonnent profondément: je ne loupe pas une seconde de ce moment et le filme intégralement.

Je fais ensuite signer mes ouvrages, le remercie. Que dire de plus? Je suis repue d’admiration et de courage: un jour, moi aussi je parlerai de mes romans devant des lecteurs, et je tâcherai d’en parler aussi bien qu’Eric-Emmanuel Schmitt, en donnant beaucoup, sans trop en faire!

La Contrebasse – Patrick Süskind

Voici un ouvrage que j’avais offert à mon mari. Comme il est peu lecteur, mais surtout très musicien, je m’arrange pour lui trouver des oeuvres romanesques traitant, au premier ou au second plan, de musique.

La Contrebasse, de Patrick Süskind, en fait partie.

Je sais qu’il l’a lu très rapidement, et pour cause, c’est un court roman au rythme assez effréné. En fait, il ne s’agit pas tout à fait d’un roman. L’écriture a des finitions très théâtrales, telles celles d’un monologue.

Le narrateur s’adresse directement à ses lecteurs, ou à ses spectateurs. Il interagit autant avec eux qu’avec son instrument.

« Toujours est-il que je pourrais comme ça monter tellement haut, théoriquement, qu’on ne m’entendrait plus. Vous allez voir…

 

Il joue une note si aiguë qu’elle est inaudible.

 

Vous voyez? Vous n’entendez plus rien. Voilà! Pour vous dire les possibilités que cet instrument à dans le ventre, acoustiquement, théoriquement. »

Le récit est somme toute assez basique: apprendre à connaitre l’instrument, l’orchestre, sa place dans l’orchestre, la place de celui qui joue de la contrebasse, caché derrière cet énorme instrument… Le tout est ponctué de multiples références musicales, fruits d’une érudition non dissimulée.

Mais enfin, ce qui accroche plus l’attention, c’est l’évolution du tempérament du narrateur: au départ très effacé et très poli, il devient rapidement irritable, irrité, surtout irascible, jusqu’aux portes de la folie.

« Excusez moi. Je me suis énervé. Je ne voulais pas. Je ne voulais pas vous froisser. Chacun de nous tient sa place et fait de son mieux. Et ce n’est pas à nous de venir demander comment chacun en est arrivé là, ni pourquoi il y reste, ni s’il y restera. »

L’effacement de l’homme derrière son instrument qui le surpasse, qui le domine, génère une perte de liberté qui oppresse le musicien. Or, le temps d’un monologue, le narrateur expie cette oppression, le lecteur devient réceptacle de cette confession, jusqu’à ce que le musicien quitte la scène, très rapidement, nous laissant là, béats, soumis à l’attente de son retour.

A la fois tragique et hilarant, cette courte oeuvre littéraire se lit mange sans faim, juste pour le plaisir de s’évader et de s’instruire.

La Contrebasse, de Patrick Süskind, Ed. Livre de Poche, 92 pages.

Mon rendez-vous avec Eric-Emmanuel… J-1 !

Et oui, demain – DEMAIN! – aura lieu la conférence privée d’Eric-Emmanuel Schmitt à la CCI de Reims, conférence à laquelle je suis invitée pour mon plus grand ravissement.

Animée par Gérard Lemarié (mon ex-prof de philo au lycée, mais surtout grand philosophe français tout-court), l’expérience risque d’être riche et profonde.

Comme notre rencontre privée se fera entre femmes, messieurs Schmitt et Lemarié parleront très certainement de La Femme au miroir. Mais à la base, il est surtout question du dernier roman de monsieur Schmitt, Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus, livre que j’ai lu et aimé.

Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus est une sorte de Lost in Translation littéraire, déplacé en Chine et dans la sphère philosophique de Confucius (autrement dit, une sorte de Lost in Translation poussé, profond, qui n’aurait de Lost in Translation que l’ambiance saturée d’une rencontre fortuite entre deux personnages si différents l’un de l’autre… Vous me suivez?)

Dans un grand hôtel chinois, au sous-sol, dans les toilettes pour hommes, un homme d’affaire occidental rencontre celle qui, digne et respectable, règne sur les commodités de tous les visiteurs de l’hôtel. Lui, businessman aux techniques commerciales aiguisées et un peu paumé, elle, impassible, à la fois forte et fragile, affirmant être à la tête d’une fratrie de dix enfants. Dix enfants! Au royaume de l’enfant unique! Le narrateur n’en croit pas un mot mais prend le parti d’écouter les récits fous de cette mythomane particulière.

« Mes déplacements me garantissaient que je perdais ma trace? Chaque mission produisait une amnésie de mon existence antérieure en me proposant des éléments inédits à assimiler; à la faveur de circonstances nouvelles, je n’affrontais des problèmes qu’à l’extérieur de moi, jamais à l’intérieur. L’illusion des commis voyageurs… »

Madame Ming, tout au long du roman, présente à son visiteur régulier ses dix enfants, chacun nommé, chacun avec son histoire personnelle. Les détails sont bluffants, c’est presque à s’y méprendre. Le lecteur doute, en même temps que le narrateur: est-ce vrai? Est-ce affabulation?

« La vérité ne constitue pas un but, elle n’a d’intérêt que si elle sert; or, la plupart du temps, elle freine; pis, elle détruit. »

Derrière cette trame narrative toujours haletante, jamais lassante, se dresse le véritable objectif du roman. Car les enfants de madame Ming nous intéressent, certes, mais l’enjeu majeur du roman réside surtout dans les échanges entre le narrateur et madame Ming, échanges centrés sur la pensée de Confucius, pensée antique mais intemporelle, pensée chinoise par excellence.

Nous découvrons donc une philosophie de vie simple et ordonnée, non pas foncièrement drastique, mais scrupuleuse malgré tout, respectueuse et entière. Nous embrassons la richesse des Chinois qui est de comprendre la vie comme un mécanisme complexe dans lequel nous pouvons agir, dans le souvenir, dans l’appréhension globale de l’univers qui nous entoure, dans l’éternité de l’empreinte de chacun de nos agissements sur Terre. Réfléchir avant d’agir, assumer ses actes, respecter ceux des autres, et bâtir, ensemble, une civilisation, une collectivité, forte et soudée: les Chinois ont une longueur d’avance évidente, spirituellement parlant, et construisent leur destinée comme ils ont construit leur grande muraille. Plus que de simples pierres, ils sont tous des clefs de voûte.

« A la différence des Européens qui conservent des ruines gallo-romaines au coeur de leurs métropoles mais oublient Sénèque, qui visitent des cathédrale en délaissant le christianisme, les Chinois ne logent pas leur culture dans les pierres. Ici, le passé constituait le présent de l’esprit, pas une empreinte sur la roche. Le monument demeurait secondaire, d’abord comptait le coeur spirituel, gardé, transmis, vivant, incessamment jeune, plus solide que tout édifice. La sagesse résidait dans l’invisible, l’invisible qui s’avère éternel à travers ses infinies métamorphoses, tandis que le minéral s’effrite. »

Voilà le message essentiel de ce roman, sublimé dans ce court paragraphe par Eric-Emmanuel Schmitt, qui tend, dans cet exercice romanesque, à nous faire parvenir son grand intérêt pour la philosophie, pour l’Histoire, pour cet héritage qui fait de nous ce que nous sommes, qu’on le veuille ou non.

Loin d’être, malgré tout, une ode à la Chine, le roman jouit d’une certaine clairvoyance: le monde n’est pas toujours dicté par la limpide pensée de Confucius, et nombreux sont ceux, même en Chine, qui oublient les fondements de ces Entretiens. Parce qu’en Chine, comme partout, le Mal s’immisce: sexe, argent, pouvoir, ici comme ailleurs, les tentations sont nombreuses pour tirer les Hommes hors des sentiers fleuris et balisés.

« Notre pays devient une fabrique d’égoïstes surveillés par des névrosés. »

 

J’ai réellement hâte d’être à demain et d’entendre l’auteur en parler de lui-même, avec ses mots, ces mots qui font sa pensée, sa pensée qui a guidé sa plume dans l’écriture de ce texte, mi-roman, mi-conte philosophique, une oeuvre dont nous parlerons longtemps, quoiqu’il en soit!

Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus, d’Eric-Emmanuel Schmitt, Ed. Albin Michel, 115 pages.

Mon rendez-vous avec Eric-Emmanuel… J-5

Toujours dans la veine « remise en forme » avant la rencontre avec Eric-Emmanuel Schmitt, organisée mercredi prochain à Reims, par la CCI de Reims-Epernay, je viens aujourd’hui vous présenter un court roman qui m’a ébahie: Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.

Momo, Moïse, a 12 ans, est familialement malheureux, et se prend d’amitié pour Ibrahim, l’épicier du coin de la rue Bleue. Moïse vit avec son père, père triste et démissionnaire. Ibrahim deviendra vite un substitut paternel, puis un paternel d’adoption, et enfin, un Paternel de dévotion.

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est un roman sur les apparences, et surtout sur la désillusion des apparences. Car en effet, le père indestructible de Momo est en fait vulnérable; Ibrahim n’est pas arabe, il est juste musulman; et Momo peut aussi bien vouloir signifier Moïse que Mohamed…

Comment faire, alors, quand on a douze ans, et qu’on cherche à s’identifier au coeur d’une société déjà sectaire (nous sommes dans les années 60 parisiennes…), dans une vie où les mères abandonnent leurs enfants à la naissance, où les pères se suicident quand leurs enfants atteignent l’adolescence ?

Momo incarne le symbolique personnage perdu, sans autre attache que celle qu’il trouvera de lui-même, derrière la caisse d’une épicerie ouverte 7j/7, 24h/24, perchée sur un haut tabouret. Et les fleurs du Coran de Monsieur Ibrahim sont en fait les lumières dans la nuit.

« Comment vous faites, vous, pour être heureux, monsieur Ibrahim?
- Je sais ce qu’il y a dans mon Coran. »

Le texte de monsieur Schmitt a en cela quelque chose de mystique. Comment réussir à interpréter les textes religieux pour en faire des atouts dans notre vie quotidienne? Comment expier, par la foi en un dieu, en un idéal, ce qui nous mine et nous empêche d’avancer, ce qui « empêche d’être autre chose », dira Momo.

Les soixante quinze pages de ce roman se lisent d’une seule gorgée: elles nous transportent de l’étroitesse d’une petite rue parisienne aux grands espaces orientaux, de l’apnée d’un jeune garçon, à sa libération psychique, en passant par les hommes-toupies du tekké.

Un roman à lire, pour réapprendre à se situer dans notre existence.

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, d’Eric-Emmanuel Schmitt, Ed. Livre de Poche, 75 pages.

** Et pour ceux qui voudraient tenter de recevoir cet ouvrage en cadeau, rendez-vous sur la page Facebook d’Esperluette **