Et oui, demain – DEMAIN! – aura lieu la conférence privée d’Eric-Emmanuel Schmitt à la CCI de Reims, conférence à laquelle je suis invitée pour mon plus grand ravissement.
Animée par Gérard Lemarié (mon ex-prof de philo au lycée, mais surtout grand philosophe français tout-court), l’expérience risque d’être riche et profonde.

Comme notre rencontre privée se fera entre femmes, messieurs Schmitt et Lemarié parleront très certainement de La Femme au miroir. Mais à la base, il est surtout question du dernier roman de monsieur Schmitt, Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus, livre que j’ai lu et aimé.
Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus est une sorte de Lost in Translation littéraire, déplacé en Chine et dans la sphère philosophique de Confucius (autrement dit, une sorte de Lost in Translation poussé, profond, qui n’aurait de Lost in Translation que l’ambiance saturée d’une rencontre fortuite entre deux personnages si différents l’un de l’autre… Vous me suivez?)
Dans un grand hôtel chinois, au sous-sol, dans les toilettes pour hommes, un homme d’affaire occidental rencontre celle qui, digne et respectable, règne sur les commodités de tous les visiteurs de l’hôtel. Lui, businessman aux techniques commerciales aiguisées et un peu paumé, elle, impassible, à la fois forte et fragile, affirmant être à la tête d’une fratrie de dix enfants. Dix enfants! Au royaume de l’enfant unique! Le narrateur n’en croit pas un mot mais prend le parti d’écouter les récits fous de cette mythomane particulière.
« Mes déplacements me garantissaient que je perdais ma trace? Chaque mission produisait une amnésie de mon existence antérieure en me proposant des éléments inédits à assimiler; à la faveur de circonstances nouvelles, je n’affrontais des problèmes qu’à l’extérieur de moi, jamais à l’intérieur. L’illusion des commis voyageurs… »
Madame Ming, tout au long du roman, présente à son visiteur régulier ses dix enfants, chacun nommé, chacun avec son histoire personnelle. Les détails sont bluffants, c’est presque à s’y méprendre. Le lecteur doute, en même temps que le narrateur: est-ce vrai? Est-ce affabulation?
« La vérité ne constitue pas un but, elle n’a d’intérêt que si elle sert; or, la plupart du temps, elle freine; pis, elle détruit. »
Derrière cette trame narrative toujours haletante, jamais lassante, se dresse le véritable objectif du roman. Car les enfants de madame Ming nous intéressent, certes, mais l’enjeu majeur du roman réside surtout dans les échanges entre le narrateur et madame Ming, échanges centrés sur la pensée de Confucius, pensée antique mais intemporelle, pensée chinoise par excellence.
Nous découvrons donc une philosophie de vie simple et ordonnée, non pas foncièrement drastique, mais scrupuleuse malgré tout, respectueuse et entière. Nous embrassons la richesse des Chinois qui est de comprendre la vie comme un mécanisme complexe dans lequel nous pouvons agir, dans le souvenir, dans l’appréhension globale de l’univers qui nous entoure, dans l’éternité de l’empreinte de chacun de nos agissements sur Terre. Réfléchir avant d’agir, assumer ses actes, respecter ceux des autres, et bâtir, ensemble, une civilisation, une collectivité, forte et soudée: les Chinois ont une longueur d’avance évidente, spirituellement parlant, et construisent leur destinée comme ils ont construit leur grande muraille. Plus que de simples pierres, ils sont tous des clefs de voûte.
« A la différence des Européens qui conservent des ruines gallo-romaines au coeur de leurs métropoles mais oublient Sénèque, qui visitent des cathédrale en délaissant le christianisme, les Chinois ne logent pas leur culture dans les pierres. Ici, le passé constituait le présent de l’esprit, pas une empreinte sur la roche. Le monument demeurait secondaire, d’abord comptait le coeur spirituel, gardé, transmis, vivant, incessamment jeune, plus solide que tout édifice. La sagesse résidait dans l’invisible, l’invisible qui s’avère éternel à travers ses infinies métamorphoses, tandis que le minéral s’effrite. »
Voilà le message essentiel de ce roman, sublimé dans ce court paragraphe par Eric-Emmanuel Schmitt, qui tend, dans cet exercice romanesque, à nous faire parvenir son grand intérêt pour la philosophie, pour l’Histoire, pour cet héritage qui fait de nous ce que nous sommes, qu’on le veuille ou non.
Loin d’être, malgré tout, une ode à la Chine, le roman jouit d’une certaine clairvoyance: le monde n’est pas toujours dicté par la limpide pensée de Confucius, et nombreux sont ceux, même en Chine, qui oublient les fondements de ces Entretiens. Parce qu’en Chine, comme partout, le Mal s’immisce: sexe, argent, pouvoir, ici comme ailleurs, les tentations sont nombreuses pour tirer les Hommes hors des sentiers fleuris et balisés.
« Notre pays devient une fabrique d’égoïstes surveillés par des névrosés. »
J’ai réellement hâte d’être à demain et d’entendre l’auteur en parler de lui-même, avec ses mots, ces mots qui font sa pensée, sa pensée qui a guidé sa plume dans l’écriture de ce texte, mi-roman, mi-conte philosophique, une oeuvre dont nous parlerons longtemps, quoiqu’il en soit!

Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus, d’Eric-Emmanuel Schmitt, Ed. Albin Michel, 115 pages.